J'ai trouvé la citation suivante sur le site d'un cabinet de conseil spécialisé en éthique. «Les valeurs d’un individu ou d’une collectivité ne se présentent pas isolées, juxtaposées ou en désordre. Au contraire, elles sont liées les unes aux autres, elles sont interdépendantes, elles forment un système…» (Rezsohazy 2006). Je ne connais pas le contexte de cette citation, qui n'est pas rappelé par les rédacteurs des contenus du site en question.
Cette citation sonne juste. Pourtant un peu de réflexion et d'introspection suffit à montrer qu'elle est fausse. Considérez vos propres valeurs. Je suppose que la liberté y figure en bonne place, ainsi que l’égalité (c’est la même chose pour moi). Comme le philosophe canadien Will Kimlicka le souligne dans son excellent livre sur Les théories de la justice, ces deux valeurs sont au coeur des "intuitions morales" que nous partageons. A l'évidence, il y a une contradiction patente entre la liberté et l'égalité, contradiction si féconde, d’ailleurs, qu’elle a produit de grandes oeuvres philosophiques (par ex. Théorie de la justice, de John Rawls). On ne peut rendre les individus plus égaux sans restreindre leur liberté. Or, un "système" est un tout cohérent : les contradictions en sont exclues par définition. Donc ni vos valeurs ni les miennes ne forment un "système", au sens requis par la citation.
Le travail sur les valeurs (l'éthique, en un sens particulier) est essentiel en entreprise. Essentiel pour clarifier et justifier la vision auprès des parties prenantes, notamment des collaborateurs. Essentiel, aussi, pour prévenir un certain nombre de risques. Ce travail peut prendre la forme de l'élaboration d'un socle cohérent, d'un "système" de valeurs. Mais, ce qui vient d'être dit suggère que notre esprit tolère la confusion et la contradiction entre les valeurs. (C'est a fortiori vrai pour une organisation, dont les valeurs sont issues de celles partagées par ses membres.) Et donc que rendre cohérent un ensemble de valeurs, pour construire un “système" de valeurs au sein d’une entreprise, est, tout comme la philosophie d'ailleurs, fondamentalement "contre nature". Bien sûr, les êtres humains sont les champions du "contre-nature". Mais c'est parce qu'ils connaissent et maîtrisent, dans une certaine mesure au moins, leur nature.
Nous ne sommes pas habitués à réfléchir sur nos valeurs, et encore moins à tenter d’y introduire de la cohérence. ll faut donc se doter d'outils intellectuels spécifiques, par exemple en adaptant ceux de la philosophie, pour accompagner efficacement le travail sur les valeurs dans l’entreprise.
On (la société, l'entreprise) a besoin de reconceptions, mais elles doivent être personnelles.
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vendredi 17 septembre 2010
vendredi 23 juillet 2010
trois retours du sujet
Retour #1 Prenez ce blog. Ce n'est pas un blog professionnel, c'est un blog personnel développé à partir de thèmes professionnels, ou ordinairement considérés comme tels. Mais les thèmes en question, bien que couramment abordés avec les outils traditionnels des "sciences" de gestion (qui sont au mieux - mais sont rarement, il faut bien le dire - des sciences sociales appliquées), requièrent, selon moi, une approche personnelle. Il faut donc un blog personnel, avec un point de vue subjectif, pour les traiter de la bonne façon.
Retour #2 Prenez la stratégie. On a longtemps cru que "l'art de la stratégie" reposait sur l'analyse la plus fine possible de son environnement. Un peu de réflexion montre qu'en réalité, l'environnement économique est trop multiple, complexe et globalisé pour être "analysé" d'une façon un tant soit peu sérieuse, et qu'un "art de la stratégie" consommé, aujourd'hui, est un art de la spontanéité. L'ancienne approche de la stratégie se voulait objective et se parait des oripeaux de la scientificité. Mais c'était une fiction entretenue par le marché du conseil en stratégie. La nouvelle approche, que j'ai appelée, un peu par provocation, l'approche "nihiliste" dans le billet précédent, est subjective de part en part. Elle exprime une subjectivité (elle est introspective, mettant en avant le travail sur soi) et s'adresse à des subjectivités (elle est dialogique, mettant en avant la discussion avec ses parties prenantes). Ainsi, elle ne peut être systématique ; elle renonce à l'objectif illusoire de saisir de "grandes logiques globales" pour se concentrer sur des problématiques précises et localisées. Notez cependant qu'elle est en rien "post-moderne". En fait, les experts en stratégie étaient très en retard, avec leurs outils intellectuels empruntés à la réflexion militaire, qui nous faisaient croire à l'existence d'une mystérieuse "guerre économique". La nouvelle approche est une simple mise à jour. Introspective, dialogique, non-systématique, la stratégie entre enfin dans la modernité. Les stratèges (vraiment) modernes assument leur subjectivité.
Retour #3 Prenez la philosophie et les sciences de l'esprit. Avant, l'esprit était une sorte d'ordinateur très compliqué, une machine. Aujourd'hui, grâce à l'essor parallèle des neurosciences et du "problème de la conscience", c'est un sujet, un centre d'expériences. Un sujet qui a des expériences subjectives : qui souffre, jouit, a peur, aime, hait, voit, sent, entend, touche, doute, imagine, a honte, est fier et même... réfléchit à nouveau sa propre subjectivité, comme au temps de Descartes et de son fameux Cogito.
Trois "retours du sujet", ou plutôt de la subjectivité. On ne peut que s'en féliciter. Je parle des retours que je connais et il y en a probablement d'autres en d'autres domaines, car c'est un mouvement de fond. Des idées?
Retour #2 Prenez la stratégie. On a longtemps cru que "l'art de la stratégie" reposait sur l'analyse la plus fine possible de son environnement. Un peu de réflexion montre qu'en réalité, l'environnement économique est trop multiple, complexe et globalisé pour être "analysé" d'une façon un tant soit peu sérieuse, et qu'un "art de la stratégie" consommé, aujourd'hui, est un art de la spontanéité. L'ancienne approche de la stratégie se voulait objective et se parait des oripeaux de la scientificité. Mais c'était une fiction entretenue par le marché du conseil en stratégie. La nouvelle approche, que j'ai appelée, un peu par provocation, l'approche "nihiliste" dans le billet précédent, est subjective de part en part. Elle exprime une subjectivité (elle est introspective, mettant en avant le travail sur soi) et s'adresse à des subjectivités (elle est dialogique, mettant en avant la discussion avec ses parties prenantes). Ainsi, elle ne peut être systématique ; elle renonce à l'objectif illusoire de saisir de "grandes logiques globales" pour se concentrer sur des problématiques précises et localisées. Notez cependant qu'elle est en rien "post-moderne". En fait, les experts en stratégie étaient très en retard, avec leurs outils intellectuels empruntés à la réflexion militaire, qui nous faisaient croire à l'existence d'une mystérieuse "guerre économique". La nouvelle approche est une simple mise à jour. Introspective, dialogique, non-systématique, la stratégie entre enfin dans la modernité. Les stratèges (vraiment) modernes assument leur subjectivité.
Retour #3 Prenez la philosophie et les sciences de l'esprit. Avant, l'esprit était une sorte d'ordinateur très compliqué, une machine. Aujourd'hui, grâce à l'essor parallèle des neurosciences et du "problème de la conscience", c'est un sujet, un centre d'expériences. Un sujet qui a des expériences subjectives : qui souffre, jouit, a peur, aime, hait, voit, sent, entend, touche, doute, imagine, a honte, est fier et même... réfléchit à nouveau sa propre subjectivité, comme au temps de Descartes et de son fameux Cogito.
(Passage au premier plan du concept d'expérience : une autre de mes obsessions du moment. Et une vieille connaissance, aussi.)
Trois "retours du sujet", ou plutôt de la subjectivité. On ne peut que s'en féliciter. Je parle des retours que je connais et il y en a probablement d'autres en d'autres domaines, car c'est un mouvement de fond. Des idées?
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